DÉMARCHE ARTISTIQUE

Mes réalisations en art visuel se sont développées sur plusieurs années à partir d'une quête qui n'a cessé de s'approfondir et qui constitue l'originalité de ma démarche. Cette quête concerne le geste du corps propre dans son rapport à la lettre et à la voix et demeure indissociable de l'écriture littéraire qui entretient avec l'œuvre picturale un lien dynamique d'engendrement. Le rapport dynamique entre l'écriture graphique (calligraphie abstraite) et/ou le texte sonorisé (pour le spectateur) ont délimité ce processus jusqu'à mes dernières expositions (Loin des bruits du monde volet I, II et III). Ces trois derniers projets d'exposition présentaient la rencontre entre ces différentes pratiques et leur impossible recouvrement l'une par l'autre autour de ce point de fuite : la voix. La voix ne saurait se réduire à l'appareil vocal. Elle est un point de fuite à l'horizon qui guide mon geste créateur.

Pour traduire ce processus, j'ai d'abord cherché à tracer sur papier à l'encre de Chine par un geste du pinceau s'inspirant de la calligraphie chinoise la sensation intérieure du corps propre se dévoilant quand il marche le plus lentement possible sans autre but que celui d'être conscient de ce qu'implique intérieurement le mouvement issu de la marche. Ce pas élémentaire, primitif, premier du pré-danseur qui déambule dans le paysage à l'écoute de sa respiration a ensuite donné naissance à une forme d'écriture où le rythme de l'énonciation devient l'élément essentiel de la composition. Cette écriture a ensuite été transposée dans une lecture vocale faisant apparaître la musicalité et le mouvement sous-jacent au phrasé (Une voix pour ne pas mourir). Ma recherche s'ancre dans un travail d'atelier, mais elle est mue par une question philosophique qui ne cesse d'être insaisissable : qu'est-ce qui porte le geste, le signe, le verbe de l'artiste ?

Dans le travail pictural actuel, je cherche à rendre visible cette voix par ce que j'appelle le rapport fond-tache-signe. En peinture, pour créer les arrière-fonds, je me réfère à l'histoire du monochrome. Le corps doit ensuite s'approprier la surface d'inscription ; ainsi je trace spontanément une ou plusieurs taches aux dimensions, formes, tessitures des plus variées marquant le territoire de l'écriture picturale à venir. Ces taches semblent issues d'un geste volé au hasard. Parfois, je les fais même à l'aveugle me concentrant sur la sensation du mouvement plutôt que sur leur aspect visuel. Elles sont réalisées sans autre intention au départ qu'ouvrir un espace et l'habiter. J'y superpose ensuite un signe issu d'un vocabulaire imaginaire inventé qui conclut le tableau ou le dessin. Ces signes sont inspirés par les lettres de l'alphabet dont j'ai dégagé une stylisation en lignes courbes et lignes droites. Les signes redeviennent ainsi énigmatiques et picturaux. Le choix du ou des signes: leur forme, leur position, de même que leur couleur sont primordiales. Le signe doit s'avancer devant la tache, occupant le premier plan du tableau ou du dessin et laissant un espace d'air entre le fond sur lequel il s'inscrit et la surface. C'est le signe qui conclut la composition du poème pictural et permet à la voix d'être « entendue ».